LE SYSTÈME ÉDUCATIF FRANÇAIS SERAIT-IL PRODUCTEUR DE MALHEURS?

QUELQUES REMARQUES GÉNÉRALES

  • Si la France n'est plus, depuis 2013, la championne de la consommation d'antidépresseurs en Europe (dorénavant l'Islande a pris sa place et la France est maintenant à la quinzième place), les Français demeurent pessimistes et facilement sujets au "spleen" (terme popularisé par la poésie de Baudelaire, synonyme de dépression).
  • Selon une étude réalisée entre 2000 et 2009 par le "World Database of Happiness", les Français se situent à la 46ème place, loin derrière le Danemark, pays où on est le plus heureux. Aux questions: "Êtes-vous heureux? À quel point êtes-vous satisfait de la vie que vous menez?", les Français évaluent en moyenne leur bonheur par la note suivante: 6,6/10 (8,3 pour les Danois; 7,3 pour les Belges; et 2,6 pour le Togo, le pays où les gens sont les plus malheureux dans le monde).
  • Depuis 2011, tous les quinze jours, une personne en France s'immole par le feu sur la place publique pour se faire entendre. Un web-documentaire "Le grand incendie" a été réalisé en 2013 pour décrire ce phénomène (cliquez ICI pour plus d'informations)
  • De plus, les suicides et les tentatives de suicides sont élevés en France, un des pays d'Europe le plus sinistré par ce problème. En France, il y a 10 500 suicides chaque année et 220 000 tentatives de suicides. En d'autres termes, 27 personnes se suicident chaque jour et 700 tentent de le faire (un agriculteur se suicide tous les deux jours: 500 suicides au total pendant 2007, 2008 et 2009): (cliquez ICI pour plus d'informations)
  • Faut-il voir dans ce pessimisme une grande exigence et attente des Français face à la vie ou bien un regard réaliste, critique et cynique (une des marques d'ailleurs de l'humour français...) sur leur existence?
  • Pour expliquer cette tendance, certains incriminent l'école et sa façon de sélectionner mais aussi d'enseigner. L'école républicaine a tendance à dresser les corps et mouler les esprits. Une discipline qui ne semble avoir qu'un but: la course aux bonnes évaluations et aux bonnes notes qui pourront garantir l'entrée dans une grande école et donc, selon la classe d'origine de l'étudiant, une ascension sociale fulgurante.
  • Mais cette approche a des conséquences psychologiques chez l'enfant, puis l'adulte, comme par exemple une mauvaise estime de soi comme l'explique, l'économiste, Claudia Senik (voir article en bas de cette page).


AMBIANCE GÉNÉRALE:

"STRESS SCOLAIRE" (2013) de Stéphane Bentura.
Documentaire réalisé pour la chaîne Arte, extraits.


1. Phobie scolaire

Transcription
Parfois parmi les élèves les plus sérieux et les plus fragiles, l'angoisse de l'évaluation devient une maladie, une pathologie nouvelle est apparue. On l'appelle "la phobie scolaire", la peur de l'école.
Nous avons rencontré deux enfants qui ont dû être hospitalisés. Ils ne parvenaient plus à se rendre à l'école.

Adam: "Moi, je trouve qu'on nous prend pour des robots. Chaque fois que je pars pour un contrôle, je pars pour avoir une bonne note, mais je ressors toujours la tête baissée."

Raphaëlle: "J'étais... je sortais d'un [lycée] public assez... sans aucune pression ni prétention et je me suis retrouvée dans un endroit avec un peu l'élite quoi et j'ai voulu...je voulais pas perdre mon statut de très bon élève et donc du coup j'ai travaillé encore et encore... Je l'ai conservé mais à quel prix..."

Adam: "Le programme, c'est quand j'arrive en classe, je me tais et si jamais on me pose une question et que je la comprends pas, j'ai pas le réflexe de lever la main. J'ose pas.

Raphaëlle: "A l'école, j'osais rien dire, rien faire parce que j'avais peur des conséquences... le but c'était de se mettre, d'être le plus invisible possible pour surtout ne pas se faire remarquer ni en mal ni en bien quoi."

Adam: "J'ai pas mangé, à un moment pendant assez longtemps, pendant la sixième. J'ai arrêté de manger à midi et ça allait de moins en moins bien."

Raphaëlle: "Ça veut dire que du jour au lendemain j'ai plus été physiquement capable d'aller au lycée et du coup j'y ai plus mis les pieds pendant neuf mois."

Adam: "Ce qui s'est passé, c'est que j'ai arrêté de dormir, de manger et au final j'ai dû aller voir un psy."

Raphaëlle: "En fait, mes journées étaient rythmés par des crises d'angoisses affreuses, enfin... J'étais à un degré d'anxiété tel que la moindre contrariété me faisait faire une crise d'angoisse. Quand je parle de crise d'angoisse, je pouvais plus respirer, je criais. Parfois, c'était des crises de tétanie aussi, j'arrivais pas à bouger... Enfin, c'était quand même assez perturbant...J'avais parfois l'impression de mourir, j'avais l'impression de mourir tous les jours quoi."

François Dubet: "Tout le monde se dit au moins il ne faut pas que je m'effondre, au moins il ne faut pas que je déchois. Alors, en plus, dans beaucoup de milieux, il y a un sens de l'honneur, enfin je veux dire, c'est pas... Réussir à l'école, non seulement c'est utile, mais c'est une forme de dignité sociale irremplaçable. Vous imaginez la souffrance des élèves qui.. pour lesquels ça marche pas... qui finissent par intérioriser l'idée qu'ils valent rien, qu'ils sont stupides, qu' ils font un peu honte à leurs parents, c'est pas terrible."



2. La compétition source d'angoisses

Transcription 
C'est le cas de Chloé. Elle est en 4ème et ce matin, elle a rendez-vous avec ses parents chez un psychologue scolaire. En France, les psychologues sont de plus en plus confrontés à des enfants en situation de refus face à la compétition permanente. De mots d'enfants qui rappellent étrangement ceux des salariés en burnout.

Enfant: "Ils m'ont mis dans la tête que c'est la carrière avant tout, quoi."
Psychologue: "C'est qui "ils"? C'est vos parents? C'est l'école?"
Enfant: "C'est tout. C'est à la fois mes parents, les professeurs, les directeurs..."
Psychologue: "Parce que là les parents qui sont là ne disent pas ça justement..."
Enfant: "Non, mais ils le pensent."
Mère: "Moi, j'essaye de lui inculquer que, en fait, la connaissance c'est un plaisir et que elle, justement, il faut qu'elle se laisse flotter dans ce qui lui conviendrait le mieux, mais comme elle s'est mis dans la tête ou qu'on lui a inculqué cet espèce de: "Si vous êtes les meilleurs maintenant, vous vous assurez un avenir." En fait  Elle est devenue obsédée par la note et plus par le plaisir d'apprendre. Moi, souvent je lui dis..."
Enfant: "C'est vrai. On est des machines à travailler pour l'instant. On est des espèces de... on doit accumuler un tas de trucs mais vraiment énorme. Enfin, c'est... j'ai l'impression, en fait, que je dois... c'est bizarre, mais je dois manger, manger, manger tout le temps..."
Psychologue: "Non, c'est plutôt même être gavé parce que manger, ça peut être agréable..."
Enfant: 'Ah oui mais non mais je suis gavé. Il y a des gens qui craquent et qui pleurent... c'est affreux."
Mère: "Ça veut dire que vous êtes pas vraiment bons...Si vous étiez vraiment bons, vous auriez pas besoin de beaucoup travailler, pas besoin de souffrir... "
Père: "Moi, je ne suis pas d'accord avec ça."
Enfant: "Et ben super!"
Père: "Il y a un plaisir quand même à l'école dont tu n'as pas parlé... un plaisir: tes copines..."
Enfant: "Oui, c'est un plaisir mais je suis aussi en concurrence avec elles, donc... en 4ème. Déjà. C'est vrai que moi, j'ai une amie qui a des difficultés et je l'aide, mais si elle était aussi bonne que moi et que j'avais peur qu'elle me rattrape, honnêtement je l'aiderai pas... Mais si, bien sûr!"

François Dubet a conseillé six ministres de l'Education nationale de droite comme de gauche. Il a consacré sa vie à tenter de réformer le système. Aujourd'hui, il contemple son échec avec un fond d'ironie.

François Dubet: "Personne ne veut cette compétition. Tout le monde la déplore parce qu'elle a des effets désastreux en termes de climat scolaire, il est très mauvais... Les enfants n'aiment pas l'école, ils n'ont pas envie d'y aller. Les collégiens, les lycéens s'y ennuient plutôt. C'est pas bon pour le sentiment de solidarité, on ne travaille pas ensemble, on est toujours plus ou moins concurrent les uns contre les autres. Tout le monde le déplore. On ne travaille que pour la note, que pour la sélection parce que... il y a que ça qui compte, mais en même temps, on produit tous, c'est ce qu'on appelle l'effet pervers, c'est-à-dire que on produit un résultat qu'on vise pas."


MÉTHODES: 

"La faillite de l'école française", Radio France Culture (2007).
Cécile Revéret, professeur de français, extraits.



Transcription
Il faut bien savoir que, aujourd'hui, tout le monde sait qu'un enfant qui rentre au collège et déjà à l'école, il ne fera jamais d'orthographe, ou presque plus d'orthographe; Il ne fera aucun cours de grammaire, il fera une rédaction peut-être une fois par trimestre. En revanche, il étudiera des textes, il ne fera même que cela, il ne fera qu'étudier des textes selon une méthode qui, au lieu de lui donner de l'enthousiasme pour la lecture, ne fera rien d'autre que de le dégoûter de la lecture. 

Ce sont toutes ces méthodes qu'on nous a imposées depuis 30 ans, qui se sont succédées d'ailleurs de façon assez variée parce que elles n'ont pas toujours été les mêmes, ce sont ces méthodes qui ont détruit l'enseignement du français, l'enseignement de la grammaire, mais pas seulement... Et par contagion, j'ai envie de dire que toutes les matières sont touchées. 

Les textes qu'on nous impose ont été crées par des gens qui ont eu sans doute un jour un coup de foudre, c'est le mot, pour tel livre d'un linguiste et qui ont voulu aussitôt le plaquer et nous imposer ses méthodes. Alors par exemple, les élèves (en seconde?) devront devant un texte chercher, alors je vous donne des exemples parmi d'autres, "la progression thématique en échos ou à thème constant", ou bien il faudra qu'ils cherchent "les indices topologiques", "les déictiques", "les connecteurs organisationnels ou spatio-temporels", voilà ce qu'ils vont devoir faire devant un texte au lieu de les laisser aller à tout simplement une lecture qui donne la place à une dimension émotionnelle.



ENTRETIEN AVEC CLAUDIA SENIK, ÉCONOMISTE.
"Le malheur français, c'est quelque chose qu'on emporte avec soi..."
>>Cliquez ICI pour lire cet entretien publié dans Rue 89 par Mathieu Deslandes (3 avril 2013).